Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?—Je craignais de te faire de la peine.—Qui a pu vous dénoncer?—Trubert.—Le malheureux, dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle Defrance; ce n'est pas possible.—C'est lui, te dis-je.—Je vous apporterai tous les jours à manger.—Je veux une bouteille d'eau-de-vie pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.—Je ne vous laisserai manquer de rien.»
À sa sortie de prison, il me laissa un pouf de 35 francs chez Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers.
En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour, et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300 francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était pas plus content.
Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à neuf je revenais déjeuner.
Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère amie.—Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par mois.)
Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme de 172 francs par an.
J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années 1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à 240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin, M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre. Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela me suffit.
L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était heureux!
Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission. La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de me nommer sans mon aveu?—Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à l'unanimité; vous ne pouvez refuser.—Vous êtes donc les maîtres? Qui est votre chef de bataillon?—C'est M. Turquet.—Vous avez fait un bon choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je serai à l'Hôtel de ville à midi.»
Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.—Mais c'est une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.—Ne refuse pas, je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.—Ils m'ont pourtant bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les envoie promener.—Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.—Mais cela va nous gêner, il me faut 200 francs.—Ne recule pas, je t'en prie.»