À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau! crient-ils.—Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez, mais je le porterai.—Nous vous donnerons un aide.—Et cette dépense qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi pas.—Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.—Je vous promets de me mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner les dépêches.»

Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en nage.

Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés. Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le descendre, il ne put le porter à son terme.

Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au Léopard, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés, on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des Invalides, par les mains du premier Consul.»

Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent consignées dans le journal.

Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu faire mon temps.

Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en janvier 1847.

Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis: «Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre pension et les vieux légionnaires seraient contents.—Je vous remercie, me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en 1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des 10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18 janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à 350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie, mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31 janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur l'adresse: À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur! Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue: «Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831 par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous seront payés annuellement. Signé: Le Secrétaire général de la Légion d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.»

Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent. Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!

Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-sœur Baillet, supérieure de la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette.