Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72 ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à l'œuvre.
Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise: l'honneur est mon guide.
Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni A ni B; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni, toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre. Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat, c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.
Fait par moi.
JEAN-ROCH COIGNET.
ADDITIONS ET VARIANTES
Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.
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Préliminaires de la bataille de Marengo. (Voir le Troisème Cahier.)—La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis. Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé, cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié.
Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures, prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de cœur, comme s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.