Description de l'uniforme de la Garde. (Voir le Quatrième Cahier.)—Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs, échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.

Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.

Au camp de Boulogne. (Voir le Quatrième Cahier.)—Étant au camp d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom; je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour apercevoir la figure de mon camarade.

Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.—Oui, Consul.—Eh bien! va chercher ton officier.»

À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la garder et t'attendre.»

Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis quelqu'un en faction à ma place.—Qui donc? s'écria l'officier.—Bah!… le petit caporal.—Ah çà! pas de mauvaise plaisanterie!—Je ne plaisante pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour… D'ailleurs, venez-y voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.»

L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait guère les officiers près de lui que pour leur donner une culotte. Le nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil. «Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne conduite?—Oui, général.—Eh bien! je le nomme tambour-major dans le régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de faction, et qu'il parte dès demain.»

Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait au camp de Boulogne ce que nous appelions la compagnie de la lune; c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être plusieurs de compagnie.

Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher.

Variante du récit de la bataille d'Austerlitz. (Voir le Quatrième Cahier.)—Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de nous: