On va leur percer le flanc,
Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire;
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire!
Ran, tan, plan, tirelire,
Que nous allons rire!

Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M. Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un paralytique!

Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe. L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé, ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint plus. Il resta sur le champ de bataille.

Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les chevaux noirs, c'est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et s'ils eussent été battus, c'était notre tour.

Récit de la bataille d'Austerlitz. (Voir le Quatrième Cahier.)—Au milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.

Préliminaires de la bataille d'Eylau. (Voir le Cinquième Cahier.)—Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas. Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid, qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie, ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre. J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou; j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu. Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une vingtaine.

Bataille d'Eylau. (Voir le Cinquième Cahier.)—M. Sénot, notre tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable. Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.

L'inspection au général Dorsenne. (Voir le Sixième Cahier.)—«J'étais toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée. Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur mon compte: «Légumes coulantes… tant.» Précisément l'infatigable général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il, légumes coulantes? Je balbutiai et je finis par avouer notre peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion, en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.»

Une visite à Coulommiers. (Voir le Huitième Cahier.)—À la suite de nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais arrêté.» Je le lui promis.

Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or, un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un grand bel homme qui passait là, vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup en m'abordant: «Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître Coulommiers, ou je me trompe fort.—Vous ne vous trompez pas, répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.—C'est donc bien vous, monsieur Coignet?—Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment vont-ils[64]?—À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a longtemps, car nous parlons souvent de vous.—Cependant me voilà, et, comme vous voyez, gaillard et bien portant.—Mais vous avez donc la croix?—Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous embrasser?—Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si bien mort! Mais, où restez-vous donc?—Chez mon frère, marché d'Aguesseau.—Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du marché.—C'est mon frère qui rapprovisionne.—Vous savez maintenant mon adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir, nous causerons.—J'accepte avec le plus grand plaisir.»