J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!»
À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit en l'apercevant de loin M. Potier.—Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M. Coignet, l'enfant perdu.—Comment? que dites-vous?—Oui, M. Coignet; il n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!—Vous vous trompez: il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour le nôtre.—C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez, sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de rapporter en partant de chez vous.—Mais c'est incroyable: tout cela m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son mari.»
Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions, M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher: voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner. Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on nous attend de bonne heure.»
Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon domestique portait la livrée d'ordonnance (cœur haut, fortune basse; mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de cœur à la vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.
Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?—J'ai eu grand tort; Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M. Potier qui avez fait de moi un homme.—Vous avez bien souffert?—Tout ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.—Je suis heureuse de vous voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?—Capitaine à l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur. Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.—C'est vous, c'est votre bon courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.—Il ne m'a rien coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en dînant.—C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes amis; ils ne vont pas vous reconnaître.»
En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.—Soyez tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans. C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps, comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: Je veux un fusil d'argent. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme… aujourd'hui déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa santé!»
Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés. Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter, aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent vingt-cinq livres et maniant la charrue.
Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du bœuf gras à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier. J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre de partir immédiatement pour mon département.