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Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma sœur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.—Soyez tranquilles, vous serez contents!»

Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous sommes contents de vous.»

Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.—Eh bien! messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.—Nous avons trois lieues à faire, n'est-ce pas?—Oui, messieurs, mais il faut demander la permission à madame, pour que je puisse vous conduire.—C'est vrai, nous lui demanderons.»

Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que l'on nomme les Brandons. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»

Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des œufs à la coque.»

Je vais faire lever ma sœur qui se dépêche.

Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre domestique avec nous pour passer les bois?—Eh bien! va, me dit-elle, avec ces messieurs.»

Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce que je gagne.—Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?—Oh! oui, messieurs.—Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.—Messieurs, je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez couché.—Ça n'est pas possible!—Oh! je vous le jure.—Comment ça se fait-il?—Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»

Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma sœur du premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à pleurer.