«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas dessus.—Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma sœur.—Soyez tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. —Ça suffit.»

Je quittai ces messieurs le cœur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu as été bien longtemps.—Dame! ils m'ont mené bien loin, ces messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui est malade.—Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.—Dame! voilà la lettre; ça vous regarde.»

Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as quatorze lieues à faire demain.»

De la nuit je ne ferme l'œil, ma petite tête était bouleversée de tout ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.

Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.—Ça suffit.»

Je bats jusqu'à l'heure du dîner.

«Tu vas aller au jardin bêcher.»

Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà, Jean!—Oui, monsieur Coignet.—Tu viens d'Auxerre?—Oui, monsieur.—Tu as bien marché. Connais-tu cette ville?—Non, monsieur, je n'ai pas eu le temps de la voir.—C'est vrai.»

Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi intelligent.—C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—Ah! tu promets de faire un homme.—Je l'espère.—Allons, continue; l'on est content de toi.—Je vous remercie.»

Et je me retire, le cœur gros.