Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.—Soyez tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la maison de me regarder par les croisées.

M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de la cour est-elle fermée?—Non, monsieur.—Les cochons vont sortir, ils suivront le cours de l'eau!»

Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur. M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»

Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.

«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez, disent-ils, ce verre de vin chaud!»

Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.—Tu as raison, ce pauvre petit n'en a que deux.—Eh bien! il faut lui donner la demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il sera habillé tout à neuf.—Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»

M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les profits: trois francs par cheval.—Monsieur et madame, combien je vous remercie!—Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez mérité cette récompense.»

Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier!
Je n'étais plus le petit Morvandiau.

Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à mon poste, mes habits seraient perdus.—Tu as raison, mon enfant.»

Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau. Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.