Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et je fus mis à table près de mon maître.
Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire. S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de l'alphabet!… mais les habits de M. Potier me servaient de garantie auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop, nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on ne disait toi à personne, toujours vous. Le dimanche, monsieur demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»
Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les attelages.»
Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content d'être hors de table.
M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma femme aura soin de vous.—Monsieur, je ferai tout mon possible pour que vous soyez content de moi.»
Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le premier levé.
Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que dites-vous?—Je ne suis pas monsieur, je suis votre bon camarade, dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, j'ai besoin de vos conseils.—Comme je suis le plus ancien de la maison, vous pouvez compter sur moi», dit-il.
Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi forte.—Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai; ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur place.—C'est très bien», dit mon maître.
Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils me disent: «On nous fait donc notre part?—Vous m'avez fait gronder, c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»
Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»