Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit: «Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris, c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.»

Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit: «Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez besoin, il est rempli de bonne volonté.—Mais, monsieur, sera-t-il assez fort pour manier le boisseau avec moi?—Soyez tranquille, je vais présider à tout cela.»

Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il, laissez-moi finir ce sac!»

Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»—Je vais rester près de vous, dit mon maître.—C'est inutile, dit Baptiste, nous nous tirerons d'affaire tous les deux.»

Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin, j'en vins à bout à mon honneur.

Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout faire.—Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier laboureur.—Ah! c'est bien, je vous reconnais là.—Je le mènerai avec moi quand vous voudrez.—Eh bien! prenez-le sous votre protection, je vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.—Soyez tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois chevaux.»

J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.

Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.—Ah! vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.—Non, dit M. Potier, nous irons ensemble.»

En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car c'est le plus fort de notre pays.»

Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un bon laboureur.—Je m'en charge, monsieur.—Voyons, faites-lui faire un enrayage.