Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre, ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en ressaisirez un autre.»
De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie; elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé. Je suis content; ça va bien; continuez.»
Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue, comment s'en est-il tiré?—Très bien. Je t'assure que Pron est content de lui; ça fera un bon laboureur.—Ah! tant mieux; ce pauvre enfant. Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des vesces, et puis du blé.»
Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les demoiselles et leurs frères.
M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés, c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.»
Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire. Partez ce soir.»
On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous les noms des particuliers.»
La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.
C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais les mutins et flattais les dociles. Cette manœuvre dura deux mois sans relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le sang, mais j'en vins à bout à mon honneur.
M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier, le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait un port majestueux!