Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur l'épaule: «Tu vas acheter ma belle ouvrage.» Le prix étant modéré (5 francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir, où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois, leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là.

Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se mettre ensuite immédiatement à table.

Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable, malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé. Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute l'après-midi. Le soir, on mangea la soupe à la jacobine; puis on vogua toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1].

Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original. J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des neuf cahiers de Coignet.

Le titre de Cahiers est donné à ses mémoires parce qu'il répond exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé, que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une œuvre nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se souvenir qu'il avait moins écrit.

J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le titre Additions, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.

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J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire, comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage, ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats diffèrent.

Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme, et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815 quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant son devoir de combattant, Fricasse a le cœur serré, il se reproche la pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim. Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de bon cœur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schœnbrunn un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand, invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames, au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme, et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?

Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté, ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces pigeons pattus{78} (comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot même de principe, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République, et la question de personnes passe malheureusement avant la question de principes.