Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121}, soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés, sans armes{343}.

Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité. Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.

L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots, figures, détails épisodiques). Lorsque parut la Chartreuse de Parme, de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: Non! au sergent-major qui frappe sur son sac en disant: On ne baisse pas la tête{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque… (pourquoi ne le dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait{109}!»

Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place? Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste offert à une discipline expirante{305}…

Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille, les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du drame, et du drame vrai.

Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre les pattes de son bœuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans cœur, qu'avez vous fait de vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à 70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme l'histoire de cet humble ménage.

Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes. Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo, d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre: Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365}, Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378}, Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}. L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à 417}.

On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les carottes telles que le bon de la plume{119}, les légumes coulantes{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164, 240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195, 200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de pain, un œuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier. Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée. Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie.

Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise, victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131}, la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent ses pieds en voulant se mettre au pas.

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