La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde, espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et le sourire[2].
Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut diriger dans une manœuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305, 327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de véritables brigandages.
Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178}, et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176, 193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la main de fer gantée de velours, qui est chez nous l'expression convenue pour désigner les aptitudes du parfait commandement.
C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront l'embrasser de bon cœur, lui serreront la main, lui donneront le bras en causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.» Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons; il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son séant, il commandait{255}».—Cinq mots superbes qui valent un tableau de maître.
A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne, le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche du maréchal, tant il frappait.»
Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}. N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des Français.
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On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.
Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces; il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails d'instruction militaire{280}, faisant manœuvrer devant lui un simple peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230}, recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et examinant leur literie{142}.
Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant imperturbablement manœuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il fasse manœuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}. On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je marche à votre tête{371}.»