Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle pourvoirait à tous ses besoins.

Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires: sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manœuvrer devant le premier Consul.

Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve; ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet: «Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite goutte de sang!—Eh bien! voyons, monsieur le faquin.—Prends un témoin.—Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?—Je le veux bien, mon père Palbrois.—En route! dit-il, pas tant de raisons!»

Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh bien! attaque le premier, lui dis-je.—Non, me dit-il.—Eh bien! en garde!»

Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître. Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!—Allons! c'est fini, embrassez-vous!»

Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang, il n'en veut donc plus?»—C'est pour rire, me dit mon maître.

Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir, c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour moi, il me rendait de petits services.

Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes. Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en sentis longtemps.

Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes, dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul nous fit manœuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre capitaine Merle de nous faire manœuvrer devant lui; il fut surpris: «Mais c'est des vieux que vous faites manœuvrer.—Non, lui dit le capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à Fontainebleau.—Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au bataillon. Tenez-vous prêts à partir.»

Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas, car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé. D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs peupliers. On nous appelait les brigands de Chambarlhac, cependant il ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six semaines.