Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse; nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux dont Lannes faisait partie; on nous fit manœuvrer et former des carrés. Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y coucha et nous fûmes bien reçus.
De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac; on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un chef-d'œuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y avait de quoi se perdre.
De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé au pied de la gorge du Saint-Bernard.
Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce pourrait faire. S'il disait: Halte, il ne fallait pas bouger; s'il disait: En avant, il fallait partir. Enfin il était le maître.
Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou (le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce (dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du rendez-vous, et rien ne fut perdu.
Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde était occupé, chacun à son poste.
Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: Halte! ou En avant! et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il fallait le courage de cet homme pour y tenir. «Halte!… En avant!…» criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.
Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous! «Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de devant qui entend à la parole[27].»
Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.»
Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon cœur, et je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous n'aurons pas tant de peine.»