Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le ton de maître, mais il fut mal reçu.

«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.»

Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.»

Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous; le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la vénération que je porte à ces hommes.

Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de mauvais passages pour arriver en Italie.»

Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments, qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de leur redingote; ils faisaient pitié à voir.

Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice. Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers (ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.

Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'œuvre fut terminé dans deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne fut perdu.

De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'œuvre pour passer à portée des canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort, mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort. Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches, les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les cordages, tout fut mis à l'œuvre, et les deux pièces placées sur cette plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il fallait passer.

Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort; il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans être aperçus.