Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue au loup[30], mais ils nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart. Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a exposés, mais on ne pense pas à tout.

En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers, vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras, en répétant: «Je suis content!»

Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.—Ah! c'est bien, grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.»

Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver une armée avec son artillerie.

C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour voir la cathédrale; l'œil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous fit une bonne distribution.

Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie. Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que des manœuvres.

Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.

Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés), lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel, allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons officiers!»

Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.»

On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil. Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.