Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat…
Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon. Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne baisse pas la tête! me dit-il.—Non! lui répondis-je.»
Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!»
Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger, ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant! Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.
Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit: «Que fais-tu là?—Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette pièce, je l'ai prise tout seul.—Veux-tu du pain?—Oui, mon général.»
Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle: «Jean-Roch Coignet.—Ta demi-brigade?—Quatre-vingt-seizième.—Ton bataillon?—Premier.—La compagnie?—Première.—Ton capitaine?—Merle.—Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!»
Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils vont trop vite. Suivez-moi!»
Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin, il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!»
Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée, dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le devant de la compagnie qui était trop avancée.
Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.