Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour. Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours au pas de charge.

Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls. C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis l'épouvante dans toute leur infanterie… Le Consul arriva pour voir la bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur), car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur infanterie était prise.

Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais, capitaine, je n'en savais rien du tout.»

Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.—Le général Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon capitaine; je le mène.—Ah! c'est bien, mon grenadier.»

En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.—Je vais le présenter au Consul.»

Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de services?—C'est le premier jour que je vais au feu.—Ah! c'est bien débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier, marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes… Va, me dit-il, tu viendras dans ma garde.»

Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous, comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?—Non, mon capitaine.—Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait ouverte.—Mais c'est égal; vous serez bien noté.—Je vous remercie, mon capitaine.»

Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit compliment. Comme j'étais heureux!

Ainsi finit la bataille de Montebello.

TROISIÈME CAHIER