LA JOURNÉE DE MARENGO.—POINTE EN ESPAGNE.

Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit; nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de bataille que très tard.

Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon. Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu: il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le sac, et attendre le jour.

Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous serions morts de faim.

Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il se trouvait tout moisi et tout bleu… Enfin, il fallut s'en contenter.

Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine, et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la 24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin, découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous, dans la ville d'Alexandrie.

Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin, ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes pas de la journée.

Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est parti.»—Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»

Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie, et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer par un rappel.»

Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille. Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.