Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se dégarnissaient à vue d'œil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride, faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.»
Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça nous faisait perdre du temps.
Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup de sabre.—Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous, Coignet?—Oui, mon capitaine.—Je vous croyais au rang des morts, je vous avais vu tomber dans le fossé.—Ils m'ont donné un fameux coup de sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.—Allons! tâtez dans mon sac, prenez mon sauve-la-vie[31] et vous boirez un coup de rhum pour vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.—Me voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.»
L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas voulu.—Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.»
Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en sentirai le prix toute ma vie.
En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers, lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous les demi-tours que l'on nous faisait faire.
Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!»
Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de grosse cavalerie qui fermait la marche.
Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.
Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la foudre part sur leur tête de colonne… Mitraille, obus, feux de bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait…