L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout. Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je reçus une petite incision dans le cil de l'œil droit, en parant le coup que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me bouchait l'œil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire souper avec lui, et mon œil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.

Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier Consul; ils furent bien escortés.

La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous vouliez me permettre d'aller au quartier général.—Pourquoi faire?—J'ai des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.—Mais c'est bien loin.—C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le promets.—Eh bien, allez!»

Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous? dit-il.—Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la garde du Directoire.—Il y a neuf ans.—C'est moi qui ai dressé vos chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est M. Potier qui vous les a vendus.—C'est vrai, me dit-il, entrez je vais vous présenter à mon capitaine.»

Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune homme qui a dressé nos chevaux à Paris.—Et qui montait si bien à cheval, dit celui-ci.—Oui, capitaine.—Mais vous êtes blessé.—Ah! c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me serait pas arrivé.—J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.—Avez vous du pain, mon capitaine?—Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!»

Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez très bien.—Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a promis de me faire entrer dans sa garde.—C'est possible, mon brave grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se nomme votre capitaine?—Merle; première compagnie de grenadiers de la 96e demi-brigade de ligne.—Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de l'eau-de-vie dans une bouteille.—Je vous remercie de votre bonté, je m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui porter du pain de suite.—Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de plus, et partez rejoindre votre corps.—Adieu, capitaine, vous avez sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.—C'est vrai!» dit-il.

Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille. Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris partout. Je sortis le cœur navré de douleur, mais il se passait un spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.

Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?—Je vais porter du pain à mon capitaine.—Vous l'avez pris au quartier général du Consul. Peut-on en avoir un morceau?—Oui, lui dis-je; je dis à mon camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.—Je vous remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de la route.»

Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous venez de la maraude?—Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de l'eau-de-vie.—Et comment avez-vous pu trouver cela?»

Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne étoile.—Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie. Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien faim.—C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec plaisir, et je vous remercie pour eux.—Allons! mangez d'abord et buvez de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33] de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait faire.—Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au colonel et au général.»