Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16, l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien conduit le jour de la bataille.

Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le 26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio, et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait, et nous étions les meilleurs amis du monde.

Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie, et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait nue sur cet âne à poil[36].

Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position, lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait sincèrement.

Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de main; de beaux remparts et des portes solides. La place est considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine; nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi! Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier. Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.

Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante, trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce plaisir de les lire.»

Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze sous la garde, pour payer cette dette.

Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route, avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous, mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!

Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres. Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on ferait un bon. Mais qui le signera?—«La plume, dit le fourrier, en écrivant de la main gauche.—Combien de rations?—Cinq cents, dit le sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce qu'il dira.—Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si ça peut prendre.—Allons, partons! nous verrons.»

On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du noir de fumée.»)