On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le capitaine rirent de bon cœur le lendemain.
Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large, mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio; là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes, battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio, avec pertes.
Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes, foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.
J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et crie aussi: En avant! Son intrépidité fit faire demi-tour à la division: ils battirent la charge et furent à son secours.
Le général le tenait à l'œil; il fit partir son aide de camp pour aller le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le général vous demande.—Non! dit-il.—Venez avec moi, obéissez à votre général!—Mais je n'ai pas fait de mal.—C'est pour vous récompenser.—Ah! c'est différent. Je vous suis.»
Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour un fusil d'honneur.
Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille, les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux. Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat. Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de canon. La frottée fut terrible.
Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes.
Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer; c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.»
Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur. Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout; je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir tous les cinq.»