J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui dis-je, le voyez-vous, là-bas?—Tirez», dit-il.

Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à grosse tête qui m'avait fait peur… Le major me dit que j'avais bien fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon devoir.

Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.

Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.

Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée; des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.»

Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en batterie. C'était un bon point d'appui.

Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine, tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en mangeâmes à toutes sauces.

Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.

Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la paix.

Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous! Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.