Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!—Vous n'avez pas la gale?—Non, messieurs!»
Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient:
«C'est incroyable!»
Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions, mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état déplorable (des habits faits de toutes pièces).
Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun.
Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et elles font leurs nids sur les pignons des édifices.
Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin était fort.
Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»—Voilà ce sale peuple.
J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long, et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de crainte d'être égorgés la nuit.
Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France, et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France. De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et la paix fut faite sans se battre.
Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis; le factionnaire crie: Aux armes! et il était temps; ils sortaient du village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la baïonnette sans miséricorde[41].—Voilà ce peuple fanatique.