Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour.
Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des militaires.—Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon camarade est très doux.—Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez nourris et bien couchés.»
Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de bien vous traiter.—Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que demain pour passer la revue.—Vous me voyez dans un mauvais état; ce sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce scélérat a été puni, mais trop tard[42].»
Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon. On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui avait trente-trois ans de service.
Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux régiment prendre garnison.—Les murs de la caserne étaient encore teints du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.
Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent invités.
Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame faisait la révérence.
La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et l'autre que vous partagerez aux sapeurs.»
Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.—C'est pour nous, partagez-le, c'est le pain bénit.»
Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs, c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai: «Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous entendez, mon sergent?—Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que nous.»