Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table à trois heures, et je fus bien récompensé.
Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris (mais quelle surprise!). C'était ma chère sœur qui m'avait découvert par le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris, cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.
Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je répondis: «Je vous remercie, mon commandant.—Le colonel et moi, nous avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde, et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.»
Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre commandant, il sera content de l'apprendre.»
J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma bonne sœur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la caserne.»
Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent: «Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent: «Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on l'appelait la caserne des Capucins.
Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut, c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.—Mais, capitaine, j'ai un fusil d'honneur.—C'est possible.—Oui, capitaine. J'ai une lettre pour le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère, marchand de drap, porte Saint-Denis.—Eh bien! je vous garde dans ma compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous verrons.—C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à Montebello.—Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour voir si le ministre vous reconnaîtra.—Je n'avais point de barbe à Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin vert.—Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.»
Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.
«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?—Il dit que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.—Comment te nommes-tu?—Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon à Montebello.
—Ah! c'est toi.—Oui, mon général.—Tu as reçu ma lettre?—C'est mon colonel, M. Lépreux.—C'est juste. Va dans les bureaux en face.—Tu demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.»