Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef.
Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon menton, et bien plantée.—Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne de vous.—Je vous remercie.»
Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai pas oublié? Tu porteras une petite machine! dit-il en touchant mon habit… Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta compagnie.»
Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle barbe.—Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine; il a un fusil d'honneur.—Mais il est bien petit.»
Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les grenadiers.—Je désirerais le garder, mon général.—Il faut tromper la toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;… il lui manque six lignes. Eh bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses six pouces; tu l'accompagneras.—Ah! certainement, mon général.—S'il est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.—Mon général, il va être décoré.—Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait, croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes jeux de cartes. Je sortis victorieux.
Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie. «Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.—Je vous demande la permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites avant de la faire couper.—Je vous donne un mois, mais il vous faudra faire l'exercice.—Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.—Je vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre solde.—Je vous demande la permission de porter ma lettre.—Certainement», dit-il.
Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le plus petit.—Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade de lit.—Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.»
Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut enchanté de mon procédé.
Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi. «Allez!» dit mon caporal.
Je vole pour aller voir cette bonne sœur place du Pont-Neuf, chez un chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma sœur Marianne; voilà votre lettre.—C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment, votre grande barbe pourrait lui faire peur.»