Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.»
J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens m'embrasser sans crainte.»
Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux lettres de mon père, datées de Marengo.»
Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.—C'est vrai, monsieur.—Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.—Est-il possible?—Mais oui! il va venir me voir à midi.—Quel bonheur pour moi! Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.»
Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite possible, mais mon frère était arrivé. Ma sœur lui dit que j'étais dans la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été assez malheureux.—Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel, tu le verras.»
J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma sœur, et mon frère Pierre n'est donc pas venu.—Mais si, dit-elle; il dit que vous n'êtes pas mon frère.—Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il avait du mal au bras.»
Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma sœur ne purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre sœur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier.
Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur. Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il voulait, mais il dit: Non, je reste écolier… Voilà sa réponse.»
J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est rien, grenadiers, votre général est près de vous.»
On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne, et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait, et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais, dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la garnison.»