Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.

Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me parler.»

Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs réclamations.»

Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi, le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté, couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval.

Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes. Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées; le contentement était général.

QUATRIÈME CAHIER

MA DÉCORATION—JE SUIS EMPOISONNÉ.—RETOUR AU PAYS.—LE CAMP DE BOULOGNE ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.

Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve, brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde. Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine.

Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc; on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser approcher (ce n'était que diamants sur la selle).

Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge; Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent.