Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône. Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.» Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est appelé, il peut passer.»

Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M. Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et je sortis du dôme.

Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis: «C'est donc pour moi que vous portez les armes?—Oui, me dit-il, nous avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.»

Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de votre garde.»

Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!»

Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?—C'est Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras dessous, et il a dit de boire à sa santé.»

Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je réponds de tout.»

Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur sont régalés gratis.»

Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!»

J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.—Je ne puis boire,
Messieurs, je vous remercie.»