Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme moi; nous ne prîmes que très peu de chose… Que cette soirée fut belle pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!

Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi, dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M. de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à deux heures.»

Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés. Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur.

Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite. Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans, je la brûlais des yeux).

Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.»

Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu.

En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait, j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques ne se passaient pas.

Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet; et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me donnait à prendre par le haut ne passait pas.

Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit et jour… Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.

Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre avis.»