Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons prendre. Si elle passe, nous verrons.»
On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée, je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit: «J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses, et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.
M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous soyez soigné.»
Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait pour me détruire.
Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons, et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie.
Ma convalescence venait à vue d'œil. Je dis à M. Suze que je me portais bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut me le promettre.—Je vous le jure!»
Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement, par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.—Il faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!»
Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix. «Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!—Je vais dans notre pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce, j'ai de bonnes connaissances à Paris.—Eh bien! me dit-il, viens me chercher, je partirai avec toi.—Je te le promets, lui dis-je; apprête-toi. As-tu de l'argent?—Oui, me dit-il, j'ai sept cents francs.—Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.»
Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est mon passeport.» Il fut sot… Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.
Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle; on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et j'arrivai dans le chœur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?—Oui, monsieur.—Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui m'annonçait votre arrivée.—Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller vous faire ma visite après la messe.—Je vous attends.»