Tout le monde se portait du côté du chœur pour voir ce beau militaire décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser, il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.—Allons! mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez ton père!—Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.—Je t'attendrai.»
Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.—Laissez-moi! leur dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la ville chez M. Trémeau.»
Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre poitrine.—Je vous remercie, je viendrai vous voir.»
Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel, et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez trois mille francs.»
Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous pour vous donner tout cet argent?—Il n'est pas permis à une marâtre de femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne sais pas, je ferais un malheur.»
Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis de faire devant lui, mais j'avais le cœur soulagé.
Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme; j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet; vous nous suivrez à la chasse toute la journée.»
Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal. Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous bien dans votre pays.»
Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien garnis de lièvres.
Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi. Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.»