Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!» J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les trouver.»

Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.»

Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine, je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.

On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun. Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manœuvres de terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manœuvres dans la plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée; les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le grand homme ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien. Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait plus.

Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à tout le monde, car il ne reste que les vétérans.»

L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de la réserve. Et tous les jours à la manœuvre. Nous fûmes embrigadés pour faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours manœuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins, canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était parfait à bord. La nuit, on criait: Bon quart! et le dernier criait: Bon quart partout! Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de la nuit:

«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?—On vous fait savoir qu'il y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.—Sont-ils noyés? répétait le porte-voix.—Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.—À la bonne heure!» (Il disait à la bonne heure, parce qu'il avait compris le mot d'ordre.)

Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!»

Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?—Me voilà, lui dis-je.—Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne place.»

Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le boujaron» (c'est la petite mesure d'eau-de-vie).