On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la sole.
Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau, disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup. «Mets-toi à l'œuvre! comment te nommes-tu? dit le Consul.—Despienne.—Voyons ton adresse.»
La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre petit caporal.—Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.»
Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à Despienne.
Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour faire une grande manœuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en tremblait.
Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.
Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix. Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière, avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont, malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.—Je pars de suite, dit-il, avec ma division de dragons.»
Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut manœuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»
Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne journée, car il a reçu une somme considérable.
L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville. J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à Vienne.