Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras pour faire la guerre, mais de nos jambes.»
Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les routes étaient couvertes de prisonniers.
Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient. Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village. Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied, entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain, l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien, disaient nos chefs, il est fâché.»
Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schœnbrunn, résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers du génie.
Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée qu'elle ne fit aucun obstacle.
Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux, à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!»
Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée: je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux qui leur faisaient face.
Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à leur poste sous peine d'être punis sévèrement.
Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.
Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air: