On va leur percer le flanc.
Les tambours répétaient:
Rantanplan, tirelire en plan!
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire!
Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite. Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks, délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village, sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait: «Je me rappellerai toute ma vie de vous.»
Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées raisonnables, et nous arrivâmes à Schœnbrunn, dans ce beau palais où on nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en revoyant notre patrie.
Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous; tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes; je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.—Eh bien! ma jeune demoiselle, je vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.»
Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour, vous aurez le temps de vous reposer.»
Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui, Madame.—Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite avec mon mari.»