Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay. On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay: c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay, pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis que le lendemain, mais personne ne fut puni.
Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul; je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma propriétaire va vous mener à l'auberge.—Soyez tranquille! j'espère convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.—Mais vous n'y serez plus.—Vous verrez cela sans bruit.»
Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.—Mais, Monsieur, je ne loge pas.—Je le sais, Madame, mais je suis bien fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je partirai après.»
Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.»
Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain, madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés comme des canards.
Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous donna pour représentation le Passage du mont Saint-Bernard, et nous vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens, je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens, et voilà les mêmes capucins.»
L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et toutes les petites escapades furent pardonnées.
CINQUIÈME CAHIER.
CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.—ENTREVUE DE TILSIT.—ON ME FAIT CAPORAL.—CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.—JE SUIS NOMMÉ SERGENT.
Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires, c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.