Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes manœuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons et aux Tuileries.
L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons, il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la Prusse et la Russie.
Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna, à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir. Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et, ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire le moindre bruit.
On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en aperçut pas.
L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.) Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête.
L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne, firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son quartier général, et fit prendre les armes.
Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du vin sucré.»
Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.
Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire, c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses voltigeurs contre une masse de cavalerie.»
Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant; Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne grogna plus.