Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux. L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin, surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur souverain.
L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte. L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.
Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin. Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale; on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et des bancs pour les curieux.
L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si belle armée.
Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se porter en foule sur notre passage et nous suivre.
On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.
Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux.
L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive, fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le commandement). Il commande: Demi-tour! (le colonel répète) puis: «En avant, pas accéléré, marche!» Et nous voilà arrêtés contre les bornes de cinq pieds de haut.
L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le colonel répond: «On ne peut passer.—Comment t'appelles-tu?—Frédéric.»
L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: En avant!»