Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu. L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne. Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer.

On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit, ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.»

L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut acheter des grains et des bœufs pour nourrir l'armée, et les juifs firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune.

Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la Pologne[47].

Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien avoir pour de l'argent.

Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit, et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur, je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard.

Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis:
«Silence! gardez mon sac et mangez… Je vais chercher du bois.»

Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit. Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous aurez votre part demain soir.»

Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et toujours la même manœuvre pendant deux jours.

Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin.