Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk. Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit pot, deux œufs et du bois; j'étais mort de fatigue.
Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il nous traita de grognards, nom qui est resté et qui nous fait honneur aujourd'hui.
Je reviens à mes deux œufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?—Oui, colonel, c'est deux œufs que j'ai trouvés.—Ah bien, dit-il, puis-je compter sur un?—Oui, colonel.—Eh bien! je reste près de votre feu.»
Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux œufs et lui en donne un. En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre œuf; il vaut cela aujourd'hui.»
Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un œuf.
Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait: «Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient. «C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les autres.—Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une heure.—C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!»
Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une grande marmite.—Nous sommes sauvés, dit-il.—Mais, colonel, c'est le cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.—Ça n'est pas possible.—C'est la vérité.»
Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire: «Non, lui répondis-je.—Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer caporal.—Je vous remercie.»
L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.»
Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous: «Aussi, dit-il, il vous traite de grognards.» Nous criâmes: «Vive le Général!»