Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier 1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze jours nous avait vieillis de dix ans.
Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant, dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère, nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons: tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part. Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.
Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui; tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.
Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie. Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite; le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Kœnigsberg pour s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés, et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7 février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de terre, en faire le partage à ses aides de camp.
Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé; ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Kœnigsberg qui nous foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes. Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.
Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison Kœnigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.
Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur, ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'œil; sans la garde, notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.
Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le froid nous firent passer une mauvaise nuit.
Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.
Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux, ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le 17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil, nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs, et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin. Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain! dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.—C'est décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons, en route!»