Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter, je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne tiennent pas dans cet endroit.—Comment? me dirent-ils.—Tenez, voyez!»
Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain», et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»
Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le cœur content. De suite, le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades, c'est lui qui a tout trouvé.—Oui, capitaine, une cachette de cent pieds de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil. Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.—Les deux lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»
Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires. Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche; plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour, avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur demandions des vivres, c'était toujours non! C'est une race sans humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries. Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.
Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais prévenir mes camarades. De suite à l'œuvre, nous découvrîmes deux vaches pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le cœur en sautait); on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques. Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire faire la manœuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures. Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture pour voir cette ville en planches.
Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué, et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.» L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!—Non! lui répondit Lannes, tu as besoin de moi.»
Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal Ney.»
Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop. Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos, visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le Niémen.
Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos gilets de fer tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages. Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des courses de six à sept lieues.
Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie pour nous! tout le monde était fou.