Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah! quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!

Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté… Le lendemain nous recommençâmes la même manœuvre, c'était pour recevoir le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine. Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table; c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes, mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'œil que ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.—Et bonne, Sire», dit-il à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»

Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division qui passait.

On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe, et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les provisions étaient chargées… Le lendemain on arrivait au camp avec plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire; ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par des bœufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et ils sautaient de joie.

Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs. Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.

Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement; j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.

Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!… Ces hommes affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie; c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les morceaux de viande gros comme un œuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était dégoûtant à voir tomber ces chiffons.

Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de vous, ce que vous avez fait.»

Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson, et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table, que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle. C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.

Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous. Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le monde fut content, surtout les soldats russes.