Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Kœnigsberg où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous arrivâmes à Kœnigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite, arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port. Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent. Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et notre Empereur les renvoya à leur souverain.

Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir. Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière faction que j'ai faite comme soldat.

Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants; pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M. Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.—Vous apprendrez.—Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.—Vous serez caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et écrire, vous lui répondrez: Oui, général, et je me charge de vous faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un plaisir de vous montrer.»

J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire; je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi: «Faites-le sortir du rang.»

Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande: «Depuis combien de temps êtes-vous décoré?—Des premiers, je l'ai été aux Invalides.—Le premier? me dit-il.—Oui, général.—Faites-le reconnaître caporal de suite.»

Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous montrerons à écrire.»

Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.»

Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge de cette bonne œuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!»)

«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez, faites bien votre service; vous ne resterez pas là.»

Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me dirent-ils, voilà de quoi travailler.—Moi, dit le nommé Galot, je vous ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.—Nous vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.—Allons! je vous aime tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a besoin d'être rectifiée.»